Arts

_Merry Alpern, l’art du voyeurisme_ par Claire Beghin

juin 2019

De l’automne 1993 au printemps 1994, la photographe Merry Alpern a capturé les coulisses d’un sex club new-yorkais. La série qui en a découlé s’intitule Dirty Windows, et lui a valu autant d’accusations de voyeurisme que d’éloges de la part des plus grandes institutions artistiques. La galerie Miranda, à Paris, l’a exposée cette année pour la première fois dans sa totalité. Rencontre.

New York, 1993. La ville s’apprête à vivre une transformation sans précédent, menée d’une main de fer par Rudy Giuliani et sa théorie des vitres brisées. L’ère du trafic de drogue et de la corruption, des peep shows de Times Square et du crime organisé touche à sa fin. Ce New York emblématique des films noirs, celui de Lou Reed, des Ramones et du CBGB, Merry Alpern le connait bien. La photographe, diplômée de sociologie, a pris l’habitude de figer sur pellicule les populations marginales de la ville, comme dans sa série A.J. & Jim Bob, pour laquelle elle a suivi, pendant deux ans, un couple de drogués, en pleine montée en puissance du crack aux États-Unis. Un soir, elle rend visite à un ami dans son loft du quartier de Wall Street. Il la conduit dans une arrière-salle, derrière une fenêtre qui donne sur une l’une de ces cours délabrées où se dressent les conduits de ventilation des immeubles. Quelques mètres plus loin, un étage au dessous, elle voit défiler, dans les toilettes d’un sex club illégal, prostituées à moitié nues, financiers cocaïnomanes et hommes d’affaires venus compter des liasses de billets. Elle passera près de huit mois tapie dans l’ombre, à photographier discrètement les allées et venues de la clientèle et des patrons du club. La série qu’elle en a tirée, Dirty Windows, lui a valu le refus de la bourse de la National Endowment for the Arts, jugée voyeuriste et immorale, avant d’entrer dans la collection permanente du Museum of Modern Art de New York. VOYEUR Fanzine l’a rencontrée pour parler des coulisses de Dirty Windows, de son travail sur la surveillance et du voyeurisme comme procédé créatif.

[VOYEUR Fanzine] Racontez-nous les coulisses de la série Dirty Windows.

[Merry Alpern] De l’automne 1993 au printemps 1994, j’ai photographié les toilettes d’un club de lap dance qui accueillait la clientèle locale de Wall Street, depuis la fenêtre du loft d’un ami, où les financiers de Wall Street venaient passer le temps après leur journée de travail. Comme un chasseur à l’aveugle – habillée en noir, postée dans une arrière salle sombre avec mon appareil et mon trépied – j’attendais, chaque soir, que le « décor » prenne vie. Il y avait une dimension cinématique, les mêmes personnages apparaissaient régulièrement dans le cadre, à la manière d’un soap-opera. Pendant une période d’à peu près huit mois, j’ai observé et photographié des inconnus en train de prendre de la drogue, d’avoir des relations sexuelles et de compter de l’argent. Il y avait des moments de paranoïa (est ce que quelqu’un m’observait ?), d’ennui aussi, de nuits passées à fixer des panneaux de verre vides, et des montées d’adrénaline lorsque les sujets prenaient place dans l’espace et que j’attendais de voir ce qui en sortirait. Comme j’ai tout photographié sur pellicule, il y avait aussi l’appréhension de la chambre noire, de voir ce que j’avais réussi à capturer. Le grain des photos en noir et blanc m’a rappelé les bobines des premiers peep shows que j’avais vus à Times Square, ou les clichés des magazines de détective bas de gamme, qui dataient probablement des années 1960. Ce sont en fait le manque de lumière et la nécessité de faire des poses rapides qui ont naturellement créé ce rendu. Le projet a brutalement pris fin quand la police a organisé un raid pour faire fermer le club.

Une ‘Dirty window’ dessinée par Céline Bischoff

Selon vous, que cherche-t-on à travers le voyeurisme ?

Les définitions du terme voyeur données par les dictionnaires réfèrent généralement au plaisir sexuel qui découle du fait d’observer quelqu’un se dévêtir. Ce concept du « Peeping Tom » qui regarde à travers le trou de la serrure me semble dépassé. Je ne peux pas parler au nom de ce que les gens cherchent dans cette pratique, mais dans un contexte étrange comme celui-là, on recherche peut-être l’information, la gratification, ou une preuve quelconque… J’ai étudié la sociologie avant de me consacrer à la photographie. Ici, j’ai adopté une démarche anthropologique, celle de regarder un film muet et de déchiffrer le sens des moindres gestes et interactions.

Par quels biais le voyeurisme devient-il de l’art ?

C’est une question qu’on m’a souvent posée, mais dont je n’ai pas la réponse. En travaillant sur ce projet, je n’ai jamais pensé à le classifier dans un genre particulier. En tant que photographe, j’avais compris que ce point de vue pouvait générer des visuels forts – une fenêtre qui faisait office de cadre, dans lequel évoluaient des femmes en string, des hommes en costume et une multitude d’activités liées au sexe et à la drogue. La situation était visuellement prometteuse ! Quand la NEA l’a rejeté de son programme de bourse, la presse, les musées, les galeries et les collectionneurs ont commencé à s’y intéresser. C’est là qu’il a soudainement pris une dimension artistique.

Vous aviez déjà travaillé la notion d’intimité avec A.J. & Jim Bob, et, plus tard, celle de surveillance avec Shopping, un projet pour lequel vous avez filmé des femmes dans un salon d’essayage. Comment votre processus créatif a-t-il évolué, de l’étude de l’intimité au voyeurisme, puis à la surveillance ?

Je n’avais pas prédit cette évolution. En tant que photographe, j’ai commencé par vivre de travaux commerciaux tout en poursuivant mes projets personnels, qui se sont rapidement concentrés sur les populations marginales ou privées de leurs droits. J’avais remarqué A.J. et Jim Bob, un jeune couple qui vivait dans les rues de New York. J’ai noué des liens avec eux, ils m’ont donné un accès exceptionnel à leur vie pendant deux ans. Leur histoire coïncidait avec l’émergence d’une épidémie de crack dans les grandes villes, ce contexte a fait que la série a été largement diffusée. Elle a constitué ma première exposition personnelle, et la première fois qu’une grande institution d’art a reconnu mon travail, avec John Szarkowski au Musée d’Art Moderne de New York. Lorsque le projet Window s’est présenté à moi, de façon assez inattendue, je me suis sentie soulagée de pouvoir travailler d’une nouvelle façon, la dimension secrète était assez libératrice. Contrairement à mes premiers projets et travaux commerciaux, je n’avais pas besoin de discuter avec les sujets, de les flatter, de les convaincre ou de leur expliquer ma présence. Le projet Shopping avait cette même qualité d’anonymat, même si la méthodologie était encore bien différente. Jusque-là, je ne photographiais que le moment présent. Cette fois, je filmais au hasard, à travers un œillet que j’avais découpé dans un sac, et regardais les bandes chez moi, pour en tirer des poses fixes en format carte postale.

Que peut capturer un photographe en photographiant des gens à leur insu ?

Une forme d’activité inconsciente, que l’on peut résumer par ce slogan de Candid Camera, l’une des premières télé-réalités américaines : « Des gens pris en flagrant délit d’être eux-mêmes ».

Selon vous et d’un point de vue artistique, quel impact ont eu les réseaux sociaux et la culture grandissante de représentation de soi sur la notion de voyeurisme ?

Il a été noté que notre 21ème siècle est imprégné de l’exhibitionnisme photographique engendré par les réseaux sociaux, qui contraste avec le voyeurisme du 20ème siècle, auquel appartient Dirty Windows. Ceci étant dit, il me semble encore un peu tôt pour comprendre la façon dont les réseaux sociaux redéfinissent la notion de voyeurisme, en tout cas pour moi. Je n’y participe pas avec consistance, et ils ne sont pas encore parvenu à attiser ma curiosité artistique.

La notion de jugement a-t-elle sa place dans le procédé voyeur ?

Il y a toujours une limite à notre compréhension de ce que l’on voit. Dans ce sens, en tant qu’observateur extérieur, je peux remplir des vides, projeter ma propre vision, utiliser ma propre expérience comme un cadre de référence. Le processus d’editing, qu’il soit éthique et/ou esthétique, apporte un autre niveau de jugement, car la particularité des images transforme inévitablement la narration.

Vous travaillez actuellement sur un nouveau projet, pour lequel vous photographiez des espaces abandonnés. La suite logique après des décennies passées à observer des êtres humains ?

Oui. Le cadre s’est vidé, à présent il ne s’agit plus que de ce qu’il reste à l’intérieur.

 

Merry Alpern est représentée par la Galerie Miranda à Paris.

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