Arts

_Voyons voir !_ par Cyril Chatov

juin 2019

On effleure son clavier ; le voyant clignote et le net vous enveloppe dans une liste bien pâle de romans voyeuristes, choisis parmi les plus médiocres et sans aucune référence aux classiques – lesquels, pourtant, n’ont jamais su résister aux attraits des pulsions scopiques. Par-delà les facéties de gare qui épuisent les clichés, comme les pièces montées d’un Le Guillou posant en capitaine de vaisseau fasciné par les ébats de son équipage (La Rumeur du soleil) ou l’interminable série Nosokiana de Wakoh Honna, il y a, dans la littérature classique, bien des scènes méconnues dont les auteurs installent le voyeurisme dans des problématiques bien plus stimulantes.

Suzanne BD (c) Pauline Charriere pour Voyeur Fanzine

Suzanne par Pauline Charrière

Depuis que Suzanne au bain a refusé les sollicitations lubriques de deux vieillards, les peintres s’en sont donné à cœur joie : projeter leur propre regard sur le visage de vieillards grimaçant devant un corps nu renouvelait l’autoportrait ! L’épisode se situe quand les Juifs sont captifs à Babylone : repoussés, deux vieux juges font condamner Suzanne à mort pour adultère, avant que l’adolescent prophète Daniel ne prouve son innocence et ne les démasque par leurs contradictions lors d’interrogatoires séparés.

« Ils se mirent à la désirer : ils pervertirent leur pensée, détournèrent leurs yeux pour ne plus regarder vers le ciel et ne plus se rappeler ses justes décrets. Tous deux brûlaient de convoitise. […] Il n’y avait personne, en dehors des deux anciens qui s’étaient cachés et qui l’épiaient. »

Bible, Livre de Daniel, chap. 13

Mais quittons la mythologie pour découvrir l’insoupçonnable saint Augustin (354-430). Devant un Dieu qu’il convoque en « sujet supposé savoir » fort lacanien, il cherche à se défaire de ses passions et pulsions. C’est donc dans un récit compatissant (et assez tartufe) qu’il déplore l’aventure d’un ami résolu à ne plus jouir des spectacles du cirque, en dépit des camarades qui l’y reconduisent. Soudain, un cri plus déchirant que les autres lui fait ouvrir les yeux qu’il tenait obstinément fermés :

« À peine a-t-il vu ce sang, il y boit du regard la cruauté. Dès lors il ne détourne plus l’œil ; il l’arrête avec complaisance ; il se désaltère à la coupe des furies, et sans le savoir, il fait ses délices de ces luttes féroces ; il s’enivre des parfums du carnage. Ce n’était plus ce même homme qui venait d’arriver, c’était l’un des habitués de cette foule barbare ; c’était le véritable compagnon de ses condisciples. Que dirai-je encore ? il devint spectateur, applaudisseur, furieux enthousiaste, il remporta de ce lieu une effrayante impatience d’y revenir. » Les Confessions, chap. VIII

Sainte Terese BD (c) Pauline Charriere pour Voyeur Fanzine

Sainte Thérèse par Pauline Charrière

Jouissance et extase se confondent souvent chez les mystiques et les quelques échanges entre Thérèse d’Avila et Jean de la Croix en témoignent. D’ailleurs, Thérèse admire l’évêque d’Hippone : « J’ai pour saint Augustin un très grand amour : d’abord parce que le couvent où j’ai été pensionnaire était de son ordre, ensuite parce qu’il fut pécheur… Je n’eus pas plutôt commencé à lire ce livre des Confessions, qu’il me sembla m’y voir moi-même dépeinte ». On a beaucoup glosé sur les séjours communs et la correspondance des deux « saints ». La lecture lacanienne de la rencontre avec l’Objet du désir et de l’extase qui en découle reste incontournable.

Avec sa Transverbération de sainte Thérèse, dans Santa Maria della Vittoria à Rome, Bernini met en scène une extase d’une rare sensualité (et les évêques voyeurs, avachis dans les stalles illustrent son interprétation) ; il s’appuie sur les propres mots de Thérèse : « Je voudrais savoir expliquer, […] la différence qui existe entre l’union et le ravissement, ou l’élévation ou le vol de l’esprit ou l’enlèvement : c’est tout un. Je dis que ces différents noms sont la même chose, et on appelle aussi cela “extase” (éxtasis). ».

Thérèse éprouve, à maintes reprises, l’extase violente du transpercement. Un ange tient à la main un dard en or à la pointe enflammée (V 29, 13) :

« Parfois il me semblait qu’il me passait ce dard au travers du cœur et qu’il l’enfonçait jusqu’aux entrailles. Quand il le retirait, on aurait dit que le fer les emportait avec lui, et je restais tout embrasée du plus ardent amour de Dieu. […]. »

Saint Jean de la Croix se sent obligé d’atténuer l’érotisme des propos, mais introduit des jeux de regards qui l’amplifient. La Amada, qui demande à l’Aimé d’écarter son regard, le fait à contrecœur dans la Cantique spirituel : « […] il ne faut pas entendre que, parce que l’âme dit qu’il détourne les yeux, elle veut qu’il les détourne  […] ; bien au contraire, quoiqu’il lui en coûtât beaucoup plus, elle ne voudrait pas perdre ces visites et ces faveurs de l’Aimé […] »

TO BE CONTINUED…

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